
Dr Jean Martin
A propos du livre « Et maintenant, que faisons-nous ? » de Flore Vasseur (Grasset, 2024)
Flore Vasseur, née en 1973 à Annecy, a étudié les sciences politiques à Grenoble puis a suivi HEC Paris. A l’issue de ses études, elle est recrutée par un groupe de l’industrie du luxe. Elle s’installe à New York en 1999 et fonde une société de marketing, dans une belle réussite précoce au sein du « Système » (néo-)libéral. Elle est à New York le 11 septembre 2001. « Ces attentats, écrit-elle, me donnent un petit temps d’avance. Ils torpillent ma trajectoire gonflée d’orgueil, je prends la sortie de secours, quitte ce pays sans joie. Je veux comprendre d’où viennent vraiment ces bombes (…) Depuis, j’essaie de transmettre ma panique afin que les adultes autour de moi bougent enfin (…) Je me cherche un groupe, des personnes pour me rassurer, m’éclairer, je me rapproche des lanceurs d’alerte, des activistes, des artistes » (47-48).
Complète remise en cause du capitalisme
« Le capitalisme est une mise à mort. Il a besoin de sang et de larmes autant que de pétrole. On a tout brûlé, raclé le fond des océans (…) On a cru être les gagnants du système, on a laissé faire. On a toujours su, on n’a rien fait » (18-19).
« Le monde est en train de perdre le Nord, l’absurde gagne partout. Ce qu’il resta de la démocratie, des institutions, rompt sous un autre big bang: le télescopage des catastrophes écologiques, sociales, économiques, psychiques, créées par le dogme de la croissance à tout prix. ll n’y a plus de boussole » (29). On ne s’étonnera pas de trouver chez Vasseur une forte critique, justifiée bien sûr, du concept de PIB (76).
Présentations et débats autour de son film « Bigger Than Us »
Ce documentaire, co-produit avec l’actrice Marion Cotillard et présenté au Festival de Cannes de 2021, suit principalement Melati Wijsen, une activiste climatique indonésienne de 18 ans. Melati forme un groupe avec six autres jeunes activistes de différents pays, luttant pour les droits humains, le climat, la liberté d’expression, la justice sociale. Le propos est de présenter des actions concrètes et d’encourager le public à faire de même, sans se laisser aller à la résignation, au « A quoi bon ». Ce livre a donné lieu depuis sa sortie à des milliers de projections citoyennes, notamment dans les écoles, et à des centaines de débats.
Flore Vasseur décrit dans le livre plusieurs épisodes y-relatifs. Dans un débat devant les employés d’une grande banque, à la Défense à Paris, échanges tendus : « On choisit un aveuglement volontaire pour asseoir une servitude volontaire, on choisit le déni pour maintenir une sorte de cohérence personnelle, rester dans la pièce de théâtre et ne pas être rejeté par son groupe, pour éviter l’anxiété, pour ne pas dire qu’on se sent impuissant » (74-75).
Dans une école d’ingénieurs à Chatou, une professeure, la cinquantaine : « Cela fait trente ans que j’enseigne et pour la première fois je me dis qu’il faut que j’arrête. Que nos écoles d’ingénieurs font partie du problème (…) Qu’est-ce qu’il nous reste à enseigner, à nous qui formons des ingénieurs ? » Réponse : « C’est vrai qu’il est temps de se demander à quoi sert tout ce progrès, nos intelligences, nos rationalités (…) Ce qu’il vous reste à enseigner, c’est à durer, à tenir. Il va falloir faire avec l’imprévisible, apprendre non pas à croître ou maîtriser, mais à être robustes » – citant Olivier Hamant, chantre de la robustesse (97-98).
Et dans un collège de sa ville natale d’Annecy, « une jeune fille se plante face à moi et me lance, ferme : Madame… comment vous faites avec votre échec ? » (88). Y a-t-il une bonne réponse ?
L‘audience et l’attention ne sont pas toujours au plus haut, mais elle apprécie ces rencontres. « Ce qui compte, c’est ce qui nous lie, le bien que nous nous faisons. Cette autre façon d’être au monde, nous posons quelques cailloux pour ne pas nous perdre (…) On me dit que ces moments ensemble soignent. Et j’ai peut- être trouvé là ma potion, on est là, à répondre présent. Peut-être me faut-il cesser de « faire ». Et me mettre à prendre soin ». Ajoutant ce mot énigmatique « Assumer d’être sorcière » (28).
« On ne s’engage pas par choix mais par fatalité. On s’engage pour dépasser notre honte » dit Mohamad, jeune Syrien qui a créé une école dans un pays en guerre, lors de la réalisation du film. « Où que j’aille, dit Flore Vasseur, c’est toujours la même histoire d’humiliation dépassée » (57).
Le postulat de la séparation Homme – Nature, erreur fondamentale
« La croyance que nous serions séparés, de tout, en tout, tout le temps. Là retirer, c’est faire tomber le capitalisme comme un château de cartes » (100). Et de relever l’importance de Descartes dans cette fausse route (lui qui nous veut maîtres et possesseurs de la Nature) et des dérives ultérieures d’un certain cartésianisme. Rappelant que les peuples premiers croient et vivent le fait que nous sommes partie intégrante et inséparable de la nature, pas à côté d’elle ni contre elle (l’anthropologue Philippe Descola rejette vivement la doctrine dite « naturalisme » qui nous veut hors de la nature).
« Avec ce postulat de séparation, nous posons des clôtures dans les champs comme dans nos pensées, délaissant sens et bien communs. Au service de l’individu-roi, l’accaparement des terres justifie celui des peuples, des femmes, des savoirs (…) À découper le monde, nous nous sommes coupés de nous-mêmes (104-105). « Nous avons à nous remettre à notre juste place, à l’intérieur et non-au-dessus de la chaîne du vivant, à nous réjouir de notre animalité » (107).
S’engager, agir, pour l’avenir
Un constat qui ne concerne pas que la France : « Comment justifier qu’en France un ministre de l’intérieur traite les militants d’éco-terroristes, que défiler pour le climat se termine en garde à vue? Au royaume des affreux, toute personne qui lutte est un épouvantail car elle porte le miroir glaçant de la honte. Quand on n’a plus d’arguments, on casse le miroir, on dénonce la folie supposée des autres » (79).
« Être du côté de l’amour, de l’Humanité et de la joie, c’est agir dans l’esprit des cathédrales – je pourrais dire mosquée, temple, synagogue. Pour parler d’une énergie qui vient de la nuit des temps, qui veut permettre l’étape d’après. Grandir, c’est-à-dire s’inventer. Apprendre et transmettre (…) Faites comme les bâtisseurs de cathédrales, œuvrant à la construction d’un édifice en sachant qu’ils n’en verraient pas le résultat. Cet esprit, c’est celui d’une Humanité capable de penser et de peser sur le temps long » (140).
Quelle est la bonne attitude ? « Être un bon ancêtre, c’est agir, poser des actes, non pour ses enfants, ni pour leurs enfants après eux, mais pour toutes celles et ceux qui nous suivent. C’est ça la justice intergénérationnelle (139). On s’engage vers le haut, vers l’avant, l’après, l’au-delà. Et il y a de la place pour tout le monde. Il est mille raisons d’avoir peur, de désespérer, mais il en est mille et une de se remettre debout » (141).
Toutefois : « Le capitalisme gagne encore et encore. Il se repaît de sa critique. Lutter « contre » ne sert à rien. Oui, ça fait du bien de taper dessus mais c’est en pure perte. Au mieux, vous donnez des croquettes à l’algorithme (148-149). Il faut lutter « pour », parce qu’on ne bougera personne en criant que ce sont des gros lâches, même si c’est vrai. On bougera en prouvant que derrière l’épreuve il y a un cadeau. Celui d’être debout, aligné, lié. Celui d’avoir une place, une utilité, une communauté. Celui de servir quelque chose de plus grand que soi. C’est cela sur vivre » (151-152).
