
Dr Jean Martin
A propos de « prendre du bon temps »
Pas simple de se juger, de s’analyser dans son fonctionnement, ses relations aux autres, son « utilité » (être utile est sans doute une des règles qui m’ont été imparties dès l’enfance – sans la moindre contrainte d’ailleurs mais… efficacement !)
J’ai beaucoup dit au cours de ma vie (en ayant l’air de m’excuser, parfois) être avare de mon temps(vis-à-vis des autres). Dès l’époque des études et constamment par la suite. A la retraite depuis plus de vingt ans, ce caractère ne s’est guère assoupli. Je veux toujours, courir à la prochaine tâche, à la prochaine lecture, à la prochaine rédaction, en ne me laissant pas perturber par l’extérieur, personnes ou circonstances. Cela me rend impatient souvent. Mon entourage professionnel et privé a pu en souffrir. Je note toutefois que je crois savoir m’arrêter et écouter, ouvrir ma grande oreille, quand l’affaire est grave.
Cette «impatience» est-elle une sorte de fatalité ? C’est moi. Je n’ai jamais eu de pulsion marquée à me soigner/délivrer de cette injonction de toujours faire vite (si possible bien), sans me laisser importuner. Dans l’accomplissement d’une tâche, j’ai souvent dit « Si le travail est fait de manière satisfaisante à 95%, cela ne vaut en général pas la peine de faire trop d’efforts encore, de consacrer des heures pour arriver à 98% » (je comprends qu’on puisse objecter). Je le disais à de jeunes collègues dont je supervisais la thèse de médecine (qui n’est pas une affaire aussi approfondie qu’une thèse de lettres ou d’histoire) : »Même imparfaite, finissez-donc cela sans délai (get over with it, disent les Américains), vous ferez plus tard le travail qui vous vaudra le Prix Nobel ».
Bon, cette façon de vivre m’a fait produire pas mal de choses: la quantité y est, la qualité pas toujours j’imagine.
Durant des années, j’ai eu tendance à choisir mes lectures en fonction de la probabilité qu’elles me donnent la matière d’articles ou recensions à publier dans le Bulletin des médecins suisses ou la Revue médicale suisse notamment. Je prends maintenant du temps pour lire des choses non utiles/non « indispensables » aussi.
Je lis des romans, je lis souvent des récits, avec plaisir, avec profit (efficacité !?). Et c’est l’occasion de rencontres avec des congénères, disparus ou vivants, qui ont fait des choses formidables, qui ont accompli beaucoup mais, contrairement à moi, en prenant le temps, du « bon temps » ! Parcourant le monde en s’arrêtant ici et là, longtemps, pas longtemps, à loisir. Exemples: Nicolas Bouvier, Alexandra David-Neel. Il y a Henry David Thoreau bien sûr. Jean-Jacques Rousseau ? S’agissant des découvreurs d’autres siècles, difficile de savoir s’ils prenaient du bon temps… cela n’était j’imagine pas la tasse de thé de Marco Polo, Christophe Colomb ou Magellan (quoiqu’ils aient pu être forcés de s’arrêter/relâcher). Plus en arrière encore, qui sait, Marc-Aurèle ?
Les grands créateurs et scientifiques savent je pense changer de registre, passant de la recherche à la musique, la poésie ou la rêverie, les deux registres pouvant s’hybrider.
Près de nous, Sylvain Tesson est manifestement un exemple majeur. Il s’arrête, il rêve, il n’est pas pressé, il passe tout un hiver dans les forêts de Sibérie, il s’enivre plus souvent qu’à son tour. Pourtant il est un vrai efficace dans son métier d’écrivain, contant ses aventures, ses marches, ses ascensions de bâtiments ou de dizaines de montagnes, y compris piliers en mer battus par la houle. Avec tant de réflexions, de poésie. J’ai envie d’en rapprocher Emmanuel Carrère (liés qu’ils sont aussi par leur commun attachement à la Russie).
On peut penser à ceux qui « prennent du bon temps » dans la méditation. J’en connais plusieurs – modestes. Yuval Noah Harari et d’autres très grandes pointures méditent deux ou trois heures par jour, Matthieu Ricard l’a fait durant 5 ans, comme ses maitres bouddhistes.
Autre groupe, celles et ceux qui prennent/ont pris des sabbatiques (entre les études secondaires et l’université ou plus tard), pour découvrir, ressentir, vivre – sans lien avec la profession qu’on envisage ou qu’on a apprise. De nombreux ami-es et connaissances l’ont fait, des petites-nièces appréciées le font ; nos trois fils sous des formes très diverses à vrai dire.
Elles et ils ont bien fait. Je ne l’ai pas fait. En changeant de fonction – et même de continent au cours de huit ans passés outremer, j’ai toujours cherché à terminer un soir et prendre le nouveau travail le lundi suivant. Pas de « respiration ». J’ai ensuite été vingt-sept ans dans la même fonction, sans gaspillage de temps non plus… Je ne suis pas sûr que c’était juste, je pense même que ce n’était certainement pas optimal, mais c’est moi. Poussé durablement par l’idée de voir/faire/terminer encore une chose puis cette autre – et avare de mon temps vis-à-vis des autres.
En passant, je note que c’est un petit ouvrage qui vient de sortir, « Conte de la grâce du mode » de Florian Rochet-Bielle (Georg Editeur, 2025) qui a lancé chez moi une réflexion à laquelle en réalité je n’ai guère consacré de temps auparavant. Ce jeune auteur décrit de manière attachante des pérégrinations dans le monde, notamment en Grande-Bretagne, en Inde, en Slovénie. Et je me suis posé la question de savoir pourquoi je n’avais pas pris plus de telles respirations, dans la nature en particulier. J’aurais vécu davantage de choses, d’autres choses, différentes…
A 85 ans, il m’est clair que ce que j’ai vécu valait la peine de l’être. J’ai beaucoup travaillé tout au long, selon une pulsion « naturelle », sans le vouloir explicitement, consciemment. Peut-être ferai-je différemment la prochaine fois.
Et/mais je peux dire aussi avec Edgar Morin que, sur la base d’un tel « imprint » de base, « Je suis tout ce que j’ai rencontré ».
