
Dr Jean Martin
Produit d’un cursus avec bac scientifique qui m’a formaté à croire ce que je pouvais toucher et vérifier, j’ai fonctionné durant ma carrière selon ce que la science (dure) dit. Tout en considérant néanmoins qu’être tolérant plutôt que dogmatique, et chercher à se mettre à la place de l’autre, sont importants ; médecin cantonal je n’ai ainsi jamais donné dans la chasse aux sorcières s’agissant de praticiens·nes alternatifs, complémentaires (sous réserve de dommages avérés). Et la vie m’a fait voir qu’il y a des choses qui échappent (pour l’instant ?) à vérification objective et reproductible – des réalités non-ordinaires.
Il y a dans nos vies (et certainement dans la vie des sociétés ! mais c’est un autre sujet) des parts/moments d’irrationnel, L’intuition en fait partie. Une dimension importante du soin est de ce registre.
Cette problématique du « dur » (acquis scientifiquement) et de l’intuitif/irrationnel est au cœur du dernier ouvrage de Sophie Swaton, enseignante à I ‘Université de Lausanne. Cette philosophe et économiste joint dans ses engagements l’académique et le pratique. Elle a ainsi créé en 2017 la Fondation Zoein, qui met en œuvre en France et en Suisse des projets de revenu de transition écologique avec des collectivités locales. Dans « L’œil du jaguar » (Actes Sud, 2025), elle développe une réflexion approfondie suite à des expériences fortes, notamment lors de contacts avec des chamanes (brésiliens, indonésiens) qui l’ont secouée au point qu’elle s’est inquiétée pour sa santé mentale et a consulté en conséquence. Vécus au cours de quelque huit années, « depuis l’œil du jaguar vu dans celui d’un cacique brésilien jusqu’au sentiment océanique, en passant par la transe avec des connexions étranges avec des animaux et des plantes perçus comme pouvant me parler » (p 141).
Elle décrit ces vécus en leur appliquant sa compétence philosophique, marquée surtout par Spinoza, Nietzsche et Bergson. Entre autres choses, elle consacre une section substantielle à une mise en parallèle avec les EMI (expériences de mort imminente largement documentées aujourd’hui). Au chapitre 3, des récits de sentiment océanique (notion qui a occupé la correspondance de Freud avec Romain Rolland) ; une première fois très marquante sur une plage indonésienne, par la suite dans plusieurs circonstances.
J’ai trouvé très stimulant ce qu’elle appelle un ouvrage-voyage, rédigé après une lente intégration lui permettant « aujourd’hui de pratiquer pleinement la philosophie dans ma vie au quotidien et de collaborer avec des thérapeutes et chercheurs ouverts, rationnels et innovants. Respirer la santé, c’est être en harmonie avec sa santé et celle de la Terre et des éléments dans un échange permanent. Je renouais avec les philosophes-médecins, de ceux de la Grèce à Canguilhem en passant par Nietzsche. La santé de la Terre a besoin de la nôtre » (p. 246).
Dans son chapitre conclusif, « Retour à quai »: « Notre lien réductionniste, mécaniste et utilitaire avec le vivant est à refonder. La fiction de la raison découpante est une astuce de notre espèce dans son besoin de prise sur le monde. Mais utiliser un arbre, un animal, une plante pour construire nos habitats, nous nourrir, nous soigner, ne nous apprend rien sur l’origine de ces espèces, ni sur leur valeur esthétique et spirituelle » (p. 255)
» La blessure narcissique est relative à nos propres capacités cognitives. Nos connaissances ne sauraient être complètes, comme cela a été montré pour l’arithmétique au XXe siècle; nombreux sont les indices montrant que la pensée n’est pas l’apanage des êtres humains. Et si les végétaux disposaient d’un accès à une forme collective d’intelligence ? » (p. 256) – faisant référence aux travaux du forestier Ernst Zürcher.
« Car l’idée bergsonienne d’un continuum, d’un flux vital commun à l’évolution des espèces tient. Et si nous pouvions retrouver l’intuition de ce flux ? Non pour contester stérilement la science mais pour lui donner plus d’ampleur. Une vision de la science dans un effort de redescente épistémologique, appuyé et non freiné par l’imagination, perçue comme une fonction-ressource résiliente dont nous avons tant besoin » (p. 258-259).
Elle parle de son travail comme prométhorphique, flux, alliage, hybridation entre Prométhée (la raison) et Orphée (la poésie, l’intuition). En tout cas, c’est riche, interpellant. Une ouverture, des éclairages, sur des thèmes très précisément de notre temps.
