De la raison d’Etat à la Raison de Terre

Dr Jean Martin
Médecin en santé publique et bioéthicien, ancien médecin cantonal vaudois, membre de la Commission scientifique de GPclimat Suisse

Réflexion stimulante de David van Reybrouck

 

David van Reybrouck est un scientifique, historien culturel et écrivain belge dont les connaissances, le caractère lucide et incisif voire visionnaire de la pensée, et les propositions m’ont vivement intéressé dans les ouvrages que j’ai lus (« Le Fléau », Congo », « Contre les élections »). C’est dire que j’ai été attiré par son dernier petit opus « Le Monde et la Terre – Comment les préserver ? » (Actes Sud, 2025). 

Il développe une réflexion nécessaire en différenciant les deux : « La Terre est plus que le monde, plus que la somme des pays. La Terre est ce système complexe de processus physiques, chimiques et biologiques sur le sol, en mer, dans la glace et dans l’air, où la vie a pu naître. Quand on confond le monde et la terre, on risque de donner trop d’ampleur à l’être humain, d’en faire le centre de tout ». Et : « Plus que tous les conflits et bouleversements géopolitiques, les défis planétaires actuels constituent le plus grand problème à la fois de sécurité et de santé. Les lois de la nature n’ont que faire de nos querelles mutuelles » (p. 10-11).

« La dislocation de l’habitabilité se poursuit sans relâche. Qui aurait pu penser que l’activité humaine se dissocierait totalement de la Terre porteuse (…) La question est de savoir comment nous pouvons réattribuer à la Terre une place centrale. (En fait) la Terre s’est déjà replacée au centre sans qu’on le lui demande » (11). Bonne question, mais les puissants, exploitants, profiteurs et belliqueux du monde ne semblent pas s’en apercevoir. 

Relations entre les nations et diplomatie
Van Reybrouck développe d’abord une histoire résumée de la diplomatie, depuis l’Antiquité. Il décrit l’émergence de la raison d’Etat, due principalement au cardinal Richelieu (et un peu plus tôt à Machiavel aussi), qui a dominé au cours des derniers siècles – et qui était pour une bonne part de la « méfiance déguisée en bonnes manières » – tout en représentant néanmoins, quand elle marchait, une alternative aux conflits armés (19). Devant les difficultés majeures du vivre ensemble mondial, il plaide pour l’adoption de la « Raison de Terre », mettant au premier plan l’habitabilité de la planète et la possibilité pour ceux qui y sont de (sur)vivre de manière aussi bonne que possible – ou de la moins mauvaise manière. « La Raison de Terre, une approche globale qui place les besoins fondamentaux du système terrestre au-dessus des besoins nationaux » (35).

Consulter les populations, en tenir compte
Il plaide pour la recherche et la mise en œuvre des moyens de permettre à « la sagesse collective du monde de se faire entendre ». Dans le passé récent ont été créées de multiples organisations/agences internationales. Mais, s’agissant de l’enjeu climatique, le multilatéralisme traditionnel s’est à son sens avéré « tragiquement inadapté ». NB : « Quand on adopte un point de vue uniquement institutionnel, on n’entrevoit que des solutions institutionnelles » (31). Bien sûr. 

Van Reybrouck fait référence à un vaste sondage réalisé par le Programme des Nations Unies pour le développement et l’université d’Oxford avec 73’000 participants originaires de 77 pays (représentant 87% de la population mondiale); la plus grande enquête réalisée sur le climat. A la différence de trop de décideurs, 80% des répondants veulent plus de mesures contre le dérèglement climatique et le recul de la biodiversité (40-43). Favorable au fait de consulter largement les collectivités elles-mêmes, van Reybrouck reprend là des soucis exprimés dans son livre « Contre les élections », où il discute les résultats valables du travail, dans une demi-douzaine de pays, d’assemblées citoyennes.  

En octobre 2021 a démarré la première Assemblée mondiale, initiative de bas en haut bénéficiant de l’appui des Nations Unies, avec un panel de participants représentatifs de l’ensemble du monde. Son résultat, la Déclaration de l’Assemblée mondiale des peuples pour un avenir durable. Appelant entre autres à une protection juridique de la nature contre l’écocide (42-45).

Des choix éthiques et de solidarité sont impératifs
« La polycrise planétaire à laquelle nous sommes confrontés n’est pas une simple guerre. Nous avons là quelque chose de radicalement nouveau, une forme de complexité qui surpasse les conflits classiques. La polycrise est certes anthropogène mais n’a pas de solution anthropocentrique. Elle a ses propres accélérations qui catapultent les conséquences bien au-delà de son origine humaine » (33). 

« La politique de la Terre que nous devons concevoir exigera des choix profondément éthiques qui ne peuvent être confiés uniquement aux négociateurs nationaux et aux groupes d’intérêt particuliers ». Van Reybrouck juge que des concertations citoyennes doivent nous servir de boussole éthique. Notant aussi que la question de la bio-ingénierie est particulièrement épineuse (49-52).

Dans sa conclusion : « Il est temps de concevoir un nouveau modèle géocentrique – au sens non pas astronomique mais philosophique : une prise de conscience fondamentale qui place le système de la Terre au centre et reconnaît la raison de Terre comme pierre angulaire. Le monde a démantelé la Terre et, à présent, la Terre doit démanteler le monde ». Pour une politique de la Terre, il relève que la philosophie africaine d’ubuntu – je suis parce que nous sommes – est une puissante évocation de la solidarité humaine et de l’interconnexion universelle de tout le vivant.

Fortes paroles… Par les temps qui courent où la loi du plus fort s’exprime sans la moindre vergogne ni respect des droits fondamentaux et du droit international, où le monde est accaparé par des guerres dont on ne voit pas la fin, où les « merveilles » de l’IA font craindre la mainmise sur nos cerveaux par des apprentis sorciers (en fait, plus encore et plus menaçants que des apprentis, les demi-dieux de la tech), il convient d’écouter le sage – et, c’est vrai, quelque peu idéaliste – van Reybrouck.

Pas d’autre option que de continuer !
Continuer à parler, à échanger et à faire, à l’aide de nouveaux récits et de nouveaux modes d’action. Que l’on veut transformateurs… L’objectif est pour l’essentiel connu (abandon des combustibles fossiles – van Reybrouck parle de « cauchemar fossile », sobriété, moindre croissance-décroissance. Aujourd’hui, on ne voit pas très bien qui élabore le programme et ses diverses dimensions.